Je réfléchis beaucoup trop ces temps-ci, alors pour que ça sorte de mon encéphale un instant, je vais écrire un peu sur ma drôle de semaine qui me secoue finalement pas mal, quoi que mon inconscient puisse en penser, s'il pense vraiment.
Coeurs sensibles s'abstenir ou ayez une boîte de Kleenex puis de la compagnie.
Maudit que mon métier donne lieu à des situations étranges. Cette semaine, j'étais exposé aux soins palliatifs (dans le sens d'avoir de l'exposition clinique, pas dans le sens d'être exposé dans un salon qu'il soit funéraire ou non, je me suis rendu compte du double sens en l'écrivant...). Qui dit soins palliatifs dit nécessairement constater des décès, que l'on espère toujours le plus confortable possible. Inévitablement, j'ai donc constaté le décès d'une dame qui avait été très bien soulagée, paraît-il, tout au long de son séjour en l'établissement, selon les dires de ses proches; bref, c'est un succès pour une équipe de soins palliatifs. Bon, j'en avais déjà fait quelques uns des constats de décès et, encore une fois, ça n'a pas été si pire, car je n'avais eu que pour seul contact avec la patiente une tentative de conversation la veille.
Paradoxalement, et le plus bizarre, c'est que mon horaire de résident m'amène cette fin de semaine à l'autre extrême de la vie, à la salle d'accouchement. Premièrement, disons que la transition est... un tantinet difficile; se retourner sur un dix cennes et constater des naissances...
À mon arrivée à la salle d'accouchement m'attend par hasard sur le comptoir un toujours-aussi-succulent-à-lire-des-articles-sur-Occupation-Double-qui-prennent-autant-de-place-que-ceux-sur-la-politique-américaine Journal de Montréal. Alors, en attente de ma supérieure, je feuillette et tombe sur la section nécrologique.
Je constatai à ce moment à nouveau le décès de ma patiente de cette semaine. Disons que ce n'était pas le genre de frisson d'Halloween auquel j'avais été habitué, puis je ne suis pas sûr de vouloir répéter l'expérience. Comme si soudain, toute l'ampleur qu'un décès était vraiment survenu débordait de mon inconscient et venait me faire réaliser que...
...ben... que quelqu'un que je ne connais pas vraiment est décédé? Comment je suis sensé réagir à ça, moi?
On (et ici je m'inclus) est tellement rendus immunisés à certaines réalités qu'elles soient atroces comme la souffrance, désagréables comme les problèmes défécatoires et les touchers rectaux ou extrêmement tabous comme l'inceste, que je ne sais même plus quoi en penser.
Dans mon appartement traîne (un gars tout seul,ça traîne) des articles sur la violence conjugale, le burn-out des médecins... je pense que si un voleur entrait chez nous il gueulerait FREAK! puis il partirait en courant.
Remplir comme médecin un rapport de l'invalidité de quelqu'un quand tu as reçu ta propre police d'assurance-invalidité la veille, c'est dégueulasse. Ça a été la pire chose que j'ai faite depuis mon entrée en médcine en première année. C'est quoi le rapport? Ça aussi ça traîne dans mon appartement, puis finalement, c'est pire que constater un décès; c'est constater la fragilité de ta propre existence. C'est revenir à mes croyances profondes que, câlisse le monde est cave de vouloir juste de l'argent puis du pouvoir, ça mène à rien parce qu'on crève tous pareil! Le pire c'est que je ne crois pas être celui qui a le plus peur de ma propre mort, par mon âge, mais aussi par le fait que dans le fond, j'aime bien ma vie. Paradoxal hein? J'ai de la misère à savoir pourquoi, peut-être par l'absence de remords? Le pire, c'est que j'ai mentionné ça quand j'ai fait mon entrevue pour entrer en résidence, que j'étais confortable avec l'éventualité de la mort. Faut croire que ce temps là s'est terminé. Ma naïveté qui s'estompe, ça fesse, ça aussi.
Et là, je reviens chez nous ce matin, transi par deux accouchements et presque 24 heures debout en ligne en sachant que je ne pourrai qu'en dormir trois, l'esprit confus et énormément découragé de ne pas avoir été capable de répondre aux questions (pour la millième fois en 2 ans) de ma superviseure, remettant encore éternellement en doute ma compétence.
Puis je dois me coucher, maintenant; on est samedi, il est 10 heures du soir. J'aurais pu me coucher à 9 heures, ça aurait été un peu mieux. À la place, j'ai pondu ce texte. J'espère que ça vous fera réfléchir, moi ça m'a fait du bien.